jeudi 18 janvier 2018

Pourquoi la laïcité « égalitaire » est une imposture intellectuelle !



La laïcité est un régime politique égalitaire en droit ! Cette affirmation, fondatrice de la légitimité laïque, est déclamée de manière récurrente. Mais correspond-elle à une réalité ou relève-t-elle de l’idée reçue ? Voici une analyse critique de la notion de laïcité qui resitue philosophiquement les contours de sa définition et les limites de son application.

Pour évaluer la neutralité religieuse et philosophique de la laïcité française, il faut au préalable se demander si elle se trouve à équidistance de toutes les options religieuses ou philosophiques. La laïcité prétend transcender tous les clivages et toutes les orientations religieuses. Ce faisant, elle endosse déjà préalablement, inconsciemment ou consciemment, le rôle d’une transcendance de substitution mais une transcendance de nature immanente, ce qui en souligne déjà l’imposture sur le fond et l’illégitimité sur la forme. La prétention laïque à représenter le seul véritable système de gestion égalitaire des opinions religieuses ou areligieuses en garantissant à tous le respect de la liberté de conscience, prétention déclinée et déclamée sur le mode de l’universalisme anthropocentré et du rationalisme humaniste, a, depuis, très logiquement déroulé sa propre défection. La neutralité religieuse ou vide doctrinale, non positionnement doxique définissant la laïcité ne pouvant que favoriser nécessairement une relation de proximité ou d’éloignement avec chacune des options religieuses ou philosophiques disponibles.

La laïcité, régime général de l’impensé agnostique

Ainsi, il est évident que le régime de neutralité religieuse, par son indétermination théologique supposée, se rapproche davantage de l’agnosticisme qui désigne lui-même l’indécision religieuse. En écartant Dieu et toute référence au sacré de son champ désigné, la laïcité favorise l’agnosticisme et l’agnosticisme favorise le plus souvent l’athéisme (c’est au moins le cas de l’insouciance religieuse, la forme agnostique la plus courante). Cette partialité agnostique de la laïcité se retrouve dans les deux conceptions les plus connues de cette notion, quoiqu’à un degré divers. Celle d’une laïcité de neutralité caractérisée par une cohabitation civile des religions et garantie par une impartialité de l’Etat à l’égard du religieux, et celle, historiquement spécifique à la France, d’une laïcité de neutralisation religieuse sur le modèle d’une séparation-rupture jugée positivement comme une forme d’émancipation, à terme définitive, de l’Etat et de la société républicaine avec la référence religieuse, étape venant elle-même consacrer l’aboutissement d’un processus de sécularisation conduisant les sociétés de l’influence religieuse à la tiédeur et l’indifférence religieuse et de celles-ci à la sortie du religieux, y compris par le recours à une extension publique du champ de la neutralisation religieuse défendu par les tenants d’un laïcisme de l’émancipation intégrale. Un modèle laïc qui invalide donc la présupposée impartialité doxique de son ordre et qui, paradoxe de l’histoire, a fait de la laïcité ce qu’elle était censée combattre : un dogme politique. Ajoutons que l’émancipation laïque de la religion reposerait, comme l’a rappelé 1 l’ancien ministre de l’Intérieur et figure notoire du républicanisme Jean-Pierre Chevènement, sur le pari d’un recours exclusif à la rationalité, en droite ligne de l’héritage des Lumières, et sur le présupposé que la raison réunirait les Hommes là où la croyance ou la foi les diviseraient.



Il est donc très clair que la laïcité est conceptuellement un régime général d’agnosticisme aménageant des libertés aux autres options philosophiques et religieuses, en fonction de la proximité ou de l’éloignement de ces options avec ce régime

Les illusions de l’œcuménisme rationaliste

Cette croyance en la vertu œcuménique de la raison, pendant d’un vice naturel de la foi, prêterait à sourire si elle n’était pas si répandu dans les élites sécularisées qui mènent le pas jusque dans les instances religieuses françaises 2. La rationalité n’est pas plus un espace de communion ou de rapprochement que la croyance ou la foi ne le sont de division. La raison ou la foi sont successivement l’un et l’autre, comme un simple regard sur les nombreux conflits d’idées, et la forme même, éminemment belliqueuse, que prennent les débats, suffisent à le souligner. Les écoles philosophiques qui ont la prétention d’être rationnellement fondées sont aussi diverses et opposées les unes les autres que les religions ou sous-divisions religieuses. Par ailleurs, la proximité de religion ou d’idées crée paradoxalement les conditions les plus favorables aux conflits les plus violents, sur le modèle des conflits fratricides, comme Simmel la rigoureusement démontré.


Un peu plus éloigné de la laïcité vient ensuite, après l’agnosticisme et l’athéisme, le déisme dont le contenu doctrinal est un plus défini quoique que largement imprécis dans ses contours et surtout très nettement individuel, option qui a néanmoins largement disparu du paysage des croyances. Les religions révélées ou non révélées constituant de par leur approche collective et communautaire, de par leurs affirmations dogmatiques et leurs théologies, les formes doxiques les plus éloignés de la laïcité, sur le plan philosophique. Il est donc très clair que la laïcité est conceptuellement un régime général d’agnosticisme aménageant des libertés aux autres options philosophiques et religieuses, en fonction de la proximité ou de l’éloignement de ces options avec ce régime. Elle n’est pas, sous ce rapport, fondamentalement différente de régimes politiques d’inspiration religieuse qui aménageraient des libertés ou droits civiques à d’autres options philosophiques ou religieuses, droits et libertés proportionnels, là-aussi, de la proximité ou de l’éloignement des dites options avec le régime général de légitimité doxique en vigueur. S’il y a souvent, sous ce rapport d’analogie statutaire, différence de degré entre ces régimes, il n’existe pas du moins, sous ce rapport précis, de différence de nature.

Equité et tolérance au cœur de l’aggiornamento laïc

Il faut, pour autant, bien reconnaître que sur le plan juridique, ce régime laïc de non-discrimination possède autrement plus de vertus et de tolérance pour les fidèles d’une religion minoritaire que ne pouvait l’être en son temps un régime catholique suprématiste à l’égard des autres religions. En ce sens, ce régime est incontestablement préférable, sur le plan des libertés, à l’Ancien régime. Ceux qui postulent le contraire ne connaissent ni l’une (la laïcité juridique), ni l’autre (le suprématisme catholique).

Si la neutralité religieuse ne peut être égalitaire, elle pourrait être néanmoins équitable en rééquilibrant par des mesures diverses, l’inégalité réelle de son positionnement originel vis à vis des diverses options religieuses et philosophiques

Ceci étant dit, les régimes de droit et les concepts changent et se transforment sous le poids de l’Histoire. Le laïcisme qui se trouvait en germe dans la genèse laïque française, a resurgi ces dernières années à la défaveur d’un contexte politique (le « danger » islamiste et la sharia brandie comme un épouvantail par le populisme, le voile érigé en symbole détourné de la soumission de la femme par le féminisme, la menace démographique d’un « grand remplacement » opéré par l’immigration) et géopolitique (guerres, terrorisme, crises des réfugiés, mondialisation capitaliste, fragilisation des identités), contexte instrumentalisé par des groupes idéologiques et politiques hostiles à l’épanouissement de nouvelles communautés religieuses en France. L’objectif du laïcisme étant, conformément à son ancrage idéologique antireligieux et anticlérical, de réduire à peau de chagrin la présence, la visibilité et l’expression de la religion personnelle ou institutionnelle. Si la neutralité religieuse ne peut être égalitaire, elle pourrait être néanmoins équitable en rééquilibrant par des mesures diverses, l’inégalité réelle de son positionnement originel vis à vis des diverses options religieuses et philosophiques.



Cette politique se traduirait très paradoxalement par la garantie réelle d’une liberté religieuse publique, y compris au sein des espaces institutionnels, liberté religieuse non conflictuelle ou coercitive mais liberté néanmoins bien réelle, servie par des mesures d’aménagements pragmatiques et équitables, définie par une législation et promue par une culture de la tolérance, du dialogue et de l’entre connaissance réciproque qui est l’élément véritablement manquant dans le dispositif des régimes occidentaux qui en font la promotion. Sans culture de la tolérance, les tensions sociales générées par le multiculturalisme mondialisé seront difficiles à désamorcer. Cette culture est le véritable élément susceptible de garantir une diversité religieuse dans une société apaisée car il n’existe, comme nous l’avons vu, aucune solution théorique proprement égalitaire. Une politique d’équité religieuse destinée à atténuer les effets inégalitaires résultant de la proximité et donc de la partialité de la laïcité vis à vis de l’agnosticisme suppose au préalable la prise de conscience et la reconnaissance de cette proximité et, partant, la diffusion active de cette indispensable culture de la tolérance sans lesquelles chaque mesure de rééquilibrage allumerait elle-même un nouveau feu de contestation et nourrirait un conflit d’opinion religieuse qui ne pourrait que fracturer davantage la société.

Fouad Bahri

Notes

1- « La laïcité est plus qu’un simple respect de la liberté religieuse. Elle a une dimension, historique et culturelle, émancipatrice. Elle fait le pari qu’il y a un espace commun de rationalité à tous les citoyens. Ceux-ci peuvent, à la lumière de la raison naturelle, s’entendre sur une définition de l’intérêt général » Jean-Pierre Chevènement, interview de Valeurs actuelles.

2- Outre M. Chevènement lui-même, qui préside la Fondation de l’islam de France, citons la cooptation de M. Hakim Karoui, nouvelle éminence grise des réseaux laïcs, et de nombreux autres relais institutionnels, universitaires ou politiques.


jeudi 4 janvier 2018

Celui qui voit un mal...


« Que celui qui voit un mal le corrige de sa main ! S'il ne le peut, avec sa langue ! S'il ne le peut, avec son cœur et c'est là le degré le plus faible de la foi. » Hadith

La justice commande nos corps, nos mots, nos coeurs. Elle rédige nos testaments, sélectionne nos assemblées, détermine notre rang. La justice est notre dette, la justice est notre souffle. Son accomplissement nous donne vie, nous arrache à nos pesanteurs morbides, à nos lentes agonies. Par la justice nous vivons, de son absence nous écumons, de son martyr, nous périssons. Dans l'instant crucial, ne lui tourne pas le dos et saisis sa main fortement. Et si tu es trop loin, que l'écho de ta voix réponde à son appel. Et si tu es encore plus éloigné, que ton coeur soit une forteresse contre les impurs. Sans justice, point de dignité. Sans dignité, point d'honneur, et sans honneur, la mort est préférable. Pour voir le mal, il te faudra le regarder. Pour le dénoncer, il te faudra lui parler. Se taire face au mal, c'est lui bâtir un empire dans nos coeurs. Se battre contre le mal, c'est l'en déraciner. 

mardi 2 janvier 2018

Tu connaîtras Allah !


Dans la douceur de l'intimité ou dans la torpeur de l'éternité, tu connaîtras Allah. Tu sentiras la béatitude pénétrante de Son regard, la détresse marquante de Son silence. La lumière de Sa présence, la misère de tes offenses. Méditant l'étendue de Son pouvoir, te voilà songeant, sans même le vouloir, à l'inquiétant mystère. Dans le calice amer de ta vanité, tu as bu jusqu'à la dernière goutte, et dans la mare fangeuse de ton insignifiance, pauvre idolâtre, tu finis par périr ! Sans doute ton cadavre résonnera longtemps de ce jour sombre où sur l'autel sacrilège de ton cœur, tu mis, holocauste infâme, un terme à ta vie. Mais l'odyssée touche à sa fin, courbée par le poids des retrouvailles. Parti trop tôt faute d'avoir vécu. Hélas, le temps n'est plus aux regrets, l'avant-garde te réclame. Et dans Sa colère ou dans Sa magnanimité, Sa générosité ou Sa justice, Son indulgence ou Sa vengeance, tu prononceras Son nom.    

lundi 1 janvier 2018

La récolte finale


Sache-le : tous sont nés musulmans, portant la marque insigne de son nom sublime. Certains la trahirent, d'autres l'accomplirent. Tous viendront chercher leur sentence en se traînant vers leur Maître. Certains en courant, d'autres en rampant. Aucun n'y échappera, quelque soit sa lamentation, quelque fut son rang. De pardon, ils seront assoiffés, de regrets, ils seront ivres. Et lorsque tombera le jugement final, tel un couperet sur la nuque, tous trembleront, le cœur frissonnant, comme les épis de blé à l'entrée de l'automne, chacun récoltant avec amertume ou avec joie, ce qu'il sema dans l'indifférence ou dans la foi. 

vendredi 29 décembre 2017

Le déclin des Modernes vu par Hölderlin



Le poète allemand portait un jugement sévère sur son peuple mais, au détour de ses mots, se profilent autant de vérités déjà annonciatrices de notre époque. Sur le matérialisme marchand, la dégradation de la nature et des esprits, les mots du poète extraits de son "Hypérion ou l'Ermite en Grèce" n'ont pas pris une ride. 

"Je ne connais pas de peuple plus abâtardi que les Allemands. J’y vois des artisans, des philosophes, des prêtres, des maîtres et des serviteurs, des adolescents et des gens de l’âge mûr ; j’y cherche en vain des hommes. ― C’est tout comme sur un champ de bataille couvert de membres épars, tandis que le sang se perd dans la poussière.

Chacun y fait son affaire, me diras-tu, et je dis comme toi ; mais au moins qu’il les fasse bien ; qu’il n’étouffe point les qualités qui ne se rapportent pas directement à son titre ; qu’il n’affecte pas de se restreindre scrupuleusement dans la sphère qui lui est assignée ; qu’il soit avec amour, avec énergie ce qu’il pourra être, ― alors il sera à ses affaires en esprit et en vérité.

Se trouve-t-il dans une position où l’esprit est forcément enchaîné, qu’il en sorte au plus vite, et se mette à la charrue. ― Mais tes Allemands s’en tiennent volontiers au nécessaire, et voilà pourquoi ils restent à moitié chemin, ne produisent rien de grand, de digne de la liberté. Encore passe, si ces hommes n’étaient pas insensibles au beau, s’ils n’étaient pas sortis complément des voies de la nature !

Les vertus des anciens ne sont que des vices brillants, articulait, un jour, je ne sais quelle langue de vipère, et pourtant leurs vices mêmes sont des vertus, car on y remarque de la candeur et une conviction profonde.

Mais les vertus des Allemands sont un mal brillant, et rien de plus ; elles sont arrachées par la crainte à des cœurs corrompus, et ne satisfont point une âme pure qui ne supporte pas les dissonances
affreuses de la vie monotone et disciplinée de ces gens.

Je t’assure, mon ami, il n’y a rien de sacré que ce peuple ne profane et ne dégrade dans des vues intéressées. Ces barbares poussent la cupidité au point de faire métier et marchandise de ce que les sauvages mêmes ne dégraderaient pas, et ils n’en peuvent rien ; car partout où l’homme est dressé, il reste dans l’ornière, il ne cherche que son intérêt et n’est plus susceptible d’enthousiasme. Le plaisir, l’amour, la prière, la grande fête expiatoire qui lave les péchés, les doux rayons du soleil qui enchantent le captif et adoucissent le fiel du misanthrope, le papillon qui sort de sa prison, l’abeille qui butine, rien ne fait sortir l’Allemand de son assiette ordinaire, il ne lève pas même la tête pour voir le temps qu’il fait.



Mais tu le jugeras, ô sainte nature ! Car encore s’ils étaient modestes ces Allemands ; s’ils n’avaient pas la prétention qu’on dût les imiter ; s’ils ne ravalaient pas quiconque ne pense pas comme eux, ou seulement si, en ravalant les autres, ils ne tuaient pas l’esprit divin !

J’exagère peut-être ? Mais l’air que vous respirez ne vaut-il mieux que vos discours ? Les rayons du soleil ne sont-ils pas plus généreux que vos savants ? Les sources et la rosée rafraîchissent vos bosquets ; en faites-vous autant ? Hélas ! Vous savez donner la mort, mais il n’y a que l’amour qui donne la vie ; l’amour qui ne vient pas de vous et que vous n’avez jamais ressenti. Vous songez à échapper à la destinée, et vous ne la comprenez pas, si la dialectique ne vous en fournit la solution ; ― en attendant les astres roulent paisiblement dans leurs orbites. Vous dégradez, vous déchirez la nature qui vous porte dans ses bras ; mais elle conserve sa jeunesse immortelle ; vous ne changerez ni son automne, ni son printemps, vous n’empoisonnerez pas le souffle qui l’anime. Oh ! elle doit être divine, parce que vous êtes des artisans de destruction et qu’elle résiste à vos efforts !

C’est un spectacle déchirant de voir vos poètes, vos artistes et ceux d’entre vous qui se prosternent devant le génie du beau ! les malheureux ! ils vivent comme des étrangers dans leur propre maison, semblables à Ulysse, mendiant au seuil de son palais, et traité de vagabond par une horde de parasites. Vos jeunes amis des muses sont pleins de joie, d’amour et d’espérance. Sept ans plus tard, ils errent, froids et immobiles, comme des ombres évoquées du noir Tartare ; ils sont comme la terre couverte de sel par l’ennemi qui veut que l’herbe ne pousse plus.

Et s’ils accordent leur lyre, malheur à ceux qui les entendent, qui comprennent leur lutte avec les barbares dont ils sont environnés. Rien n’est parfait sur la terre ; c’est le dicton des Allemands.
A la bonne heure, si ces réprouvés disaient, que chez eux rien n’est parfait, parce qu’ils gâtent tout ce qu’ils touchent, et touchent tout de leurs mains grossières ; parce que rien ne réussit chez eux ; parce qu’ils conspuent la divine nature ; parce que leur vie est pitoyable et discordante ; parce qu’ils méprisent le génie qui ennoblit les actions, qui soulage les peines de la vie, qui entretient la paix dans toutes les classes de la société. C’est aussi par cette raison qu’ils craignent tant la mort, et souffrent tous les affronts. Ils ne connaissent rien qui soit au-dessus des jouissances matérielles.



Ô Bellarmin ! Le peuple qui vénère le beau, qui l’honore dans ceux qui le produisent, est animé d’un esprit généreux. L’âme s’ouvre, l’amour-propre disparaît, les cœurs se dilatent et l’enthousiasme fait des héros. La terre occupée par ce peuple est la patrie commune de tous les hommes, et l’étranger y vient en toute confiance. Mais là où la divine nature est outragée comme chez vous, la vie n’a plus de charme, et toute autre planète est préférable à la terre. Les hommes créés à l’image de Dieu deviennent de jour en jour plus misérables, plus hideux ; la servilité s’empare des cœurs ; la force brutale l’emporte ; les désirs augmentent avec les peines et la détresse avec les raffinements du luxe ; les présents de la terre se changent en malédictions et Dieu retire sa grâce à lui.

Malheur à l’étranger qui arrive chez ce peuple avec une âme ardente ! Trois fois malheureux celui qui, comme moi, poussé par sa douleur, viendrait lui demander un asile !

jeudi 9 novembre 2017

Manifeste pour une médication informative


Notre vie est saturée d’information au détriment du savoir. La reproduction en boucle de la négativité des informations et des opinions sur les réseaux sociaux construit une nouvelle ère pour la conscience pessimiste de l’humanité. Comment comprendre cette évolution, et surtout, comment échapper à ses effets délétères ? C’est tout l’objet de ce manifeste de Fouad Bahri, écrivain, journaliste et rédacteur en chef de Mizane Info, qui tente de réinscrire les notions de bien, de sociabilité positive et d’émulation au cœur de cette double problématique de l’information et des réseaux sociaux.
L’information est un produit à consommer avec modération. Ce slogan, de première importance pour la santé des internautes, n’est affiché nulle part. Au coeur de la vaste industrie des nouvelles technologies et des interminables autoroutes de l’information qui, 24h sur 24, se fraient, en flux ininterrompu, un chemin jusque dans les arcanes les plus secrètes de l’âme, du coeur et de l’esprit humain, se joue un enjeu secret, invisible, intime et salutaire : quel type d’humanité allons-nous choisir d’incarner ?

Une bien vaste question que nous vous proposons d’aborder très brièvement sous l’angle de la santé mentale, psychologique et culturelle de l’homo technologicus que nous sommes devenus à la (dé)faveur des mutations soudaines et compulsives du capitalisme marchand et de la science dressée et domestiquée à des fins ouvertement mercantiles. Nous vivons à l’ère de l’information globale, totale. Information en continu, réseaux sociaux (facebook, twitter, Whatsapp, instagram, messenger), vidéos en ligne : nous mangeons de l’information matin, midi et soir. Ce mode de fonctionnement addictif, cristallisé par l’utilisation du smartphone, a généré et génèrera de plus en plus toutes sortes de pathologie dont nous ignorons à ce jour l’ampleur de la gravité.
Le cercle vicieux de l’information continuelle
Ainsi de l’anxiété conçue par les chaînes d’information en continu qui produisent en boucle des heures durant, voire des jours, la même information ou le même type d’information. Le «stress dû aux informations sur des catastrophes peut avoir un impact négatif très important sur la santé mentale et émotionnelle, et les effets peuvent durer plus longtemps que les gens ne l’imaginent», témoignait la journaliste spécialisée de Forbes Tara Haelle.

Dans un autre article, publié par Slate, intitulé « Comment aider son cerveau à générer de nouveaux neurones », Pierre-Marie Liedo mettait en garde contre « l’infobésité » générée par le trop plein d’information. « Aujourd’hui, écrivait-il, nous sommes confrontés à un vrai problème. Nous vivons dans un écosystème numérique où, sans rien faire, nous sommes bombardés d’informations. Il nous faut apprendre à lutter contre ce trop-plein. Nous sommes abonnés à des blogs, des lettres. Nos téléphones sonnent, vibrent. On s’aperçoit que ce type d’information, qui nous conduit juste à savoir, est délétère. Le cerveau bombardé d’informations, qui sait mais n’a pas compris, est condamné à l’anxiété. En tant que sujet, je deviens un spectateur, au lieu d’être un acteur ». Pour y remédier, l’auteur suggérait la méthode du filtrage préventif, celle qui consiste à « trier l’information utile, c’est-à-dire l’information qui nous fait comprendre, et de laisser de côté l’information futile, qui nous fait juste savoir. Celle-là, on n’en veut plus. Dit autrement, mon deuxième principe nous invite à lutter contre l’infobésité ». Cette suggestion ne suffit plus. Face à l’ampleur du problème, la fondation d’une méthode de soin, de prévention et d’accompagnement curatif de toutes les pathologies créées par l’anarchie informative, s’impose, ce que nous appelons médication informative.
Terrorisme, chômage, meurtre et faits divers, mensonges et dévoiements politiques, guerres : le consommateur d’information du XIXe siècle est un être passif, dépressif, fataliste et irrémédiablement tourné vers la consommation compensatoire de l’achat compulsif destiné à le soulager, de manière provisoire et précaire, de la folie du monde
A cette fin, deux niveaux d’intervention doivent être distingués. Celui de la production d’information journalistique diffusée par les médias. Celui de l’usage et de la production de contenu personnel sur les réseaux sociaux. Sur le premier point, nous proposons, au titre de professionnel de l’information et de l’expertise qu’une pratique continue de l’information nous a conféré, ceci : la production diffuse d’une contre-information psychologique, qui, sur le plan du contenu, est une information comme une autre, mais qui diffère quant à la nature de sa réception et quant à ses effets psychologiques. Nous faisons tout simplement référence à la nature de l’information qui est régulièrement produite dans les médias, information qui a la caractéristique d’être massivement négative, anxiogène et qui participe de la construction massive d’une conscience pessimiste du monde. Terrorisme, chômage, meurtre et faits divers, mensonges et dévoiements politiques, guerres : le consommateur d’information du XIXe siècle est un être passif, dépressif, fataliste et irrémédiablement tourné vers la consommation compensatoire de l’achat compulsif destiné à le soulager, de manière provisoire et précaire, de la folie du monde.
La suprématie de la négativité
La négativité quasi exclusive du statut de l’information crée un univers de non sens, de détresse psychologique, de neurasthénie morale qui se répercute sur le type d’humanité que nous incarnons. Le buzz, l’effet d’audience, le conflit, le scandale, la violence et la pornographie, sont recherchés et encouragés pour faire affluer comme un essaim d’abeille ce flux de consommateurs dont les grands groupes médiatiques espèrent recueillir le capital, nectar mielleux dont ils se gavent en permanence. Sur le plan technique, une information désigne en journalisme, un fait nouveau, singulier, qui tranche de la banalité du quotidien. Cette acception désigne en principe la nouveauté positive ou négative. Or, la pratique du métier a semble-t-il favorisé davantage la seconde sur la première. Le fameux dicton « on ne parle que des trains qui arrivent en retard, jamais de ceux qui arrivent à l’heure » fait référence à cette négativité.

Est-ce parce qu’une bonne nouvelle, dans un environnement entièrement marchandisé, générerait psychologiquement moins d’achat qu’une mauvaise nouvelle ? Qu’elle favoriserait l’esprit collectif, la solidarité, qu’elle nourrirait l’espoir et engendrerait un au-delà de soi, quant une mauvaise nouvelle pousserait au repli vers soi, à l’hyper-individualisme qui porte dans son principe la multiplication de l’achat et de manière plus approfondie, empêche la réflexion et la résistance intellectuelle, spirituelle et morale qu’il faudrait opposer nécessairement à cet ordre idéologique totalitaire qu’est le libéralisme exponentiel ? Cette réflexion excède largement la longueur d’un article mais il faudrait relier ce constat à l’abrutissement massif des esprits planifié par les grilles de programmes télé dont la médiocrité et l’indécence ont franchi des abîmes insoupçonnés à ce jour. Ou encore, l’effondrement du niveau scolaire, programmé par l’Education nationale qui a supprimé, avec la disparition des notes et du redoublement, toute référence, tout point d’appui, privant ainsi l’enfant de toute possibilité de s’élever, de s’évaluer, de prendre conscience de soi et de progresser dans son cheminement vers le savoir. Loisirs et éducation, qualité télévisuelle et scolaire sont étroitement corrélés à l’achat et à la dépense (chaînes privées, écoles privées), autrement dit à l’argent.
Apportons la bonne nouvelle !
Contre cette descente aux enfers psychologiques et sociales, il y a un antidote : la bonne nouvelle. Contrairement à ce qu’un endoctrinement médiatique permanent pourrait nous fait croire, il y autant de bonnes nouvelles dans le monde que de mauvaises. Elles sont seulement invisibilisées et voilées, dissimulées dans le nuage de fumée des guerres et des atrocités humaines diffusées en continu. Nous proposons donc de développer un genre spécifique que nous pouvons définir comme une « évangélisation » littérale de l’information globale (du grec évangelos, bonne nouvelle). Rechercher, identifier, reconnaître, étudier et diffuser les bonnes nouvelles sont les missions caractéristiques de cette discipline journalistique qui puise ses racines dans une conception religieuse qui mériterait tout un développement théorique autour des notions d’information, de bonne nouvelle et de source.
Les vertus de la bonne nouvelle sont nombreuses. Elle est contagieuse, elle est exemplaire : elle génère de l’empathie et fabrique du mimétisme. Elle redonne espoir, tisse des liens, construit des ponts. Elle libère l’avenir et donne du sens au présent
Dans la pensée religieuse, la notion évangélique de « bonne nouvelle » ne renvoie pas seulement au christianisme venu annoncer l’imminence du Royaume de Dieu mais aussi à l’islam et de manière générale à la doctrine monothéiste. L’annonce de la bonne nouvelle est dans la conception islamique une des deux missions incombant aux prophètes venus annoncer la bonne nouvelle du pardon de Dieu et du Paradis aux croyants, fonction désigné par le terme arabe « al bashar », qui est également l’un des noms du Prophète Muhammad (l’autre mission est l’annonce coranique d’un châtiment douloureux à tous ceux qui auront mécru et rejeté le message des prophètes, ndlr). Elle renvoie elle-même à l’attribut divin d’« Al Khabir », le Bien-Informé, l’un des plus présents dans le Coran (mentionné dans 41 versets et 26 sourates) et constitue le socle de la notion islamique d’espérance. De manière générale, les vertus de la bonne nouvelle sont nombreuses. Elle est contagieuse, elle est exemplaire : elle génère de l’empathie et fabrique du mimétisme. Elle redonne espoir, tisse des liens, construit des ponts. Elle libère l’avenir et donne du sens au présent. Les bonnes nouvelles sont parmi nous, elles nous entourent discrètement : à nous, donc, de leur restituer leur visibilité médiatique globale, non pas pour voiler à son tour la négativité de l’homme mais pour l’équilibrer harmonieusement et lui restituer sa bienfaisance ontologique que d’obscurs miroirs médiatiques, miroirs grossissant, miroirs déformant, lui ont confisqué.
Le réseau social comme dépossession de soi
Le second point, l’usage et de la production de contenu personnel sur les réseaux sociaux, est de loin le plus problématique de par l’ampleur de l’addiction qu’il recouvre. L’usage et la diffusion sociale de la pratique des réseaux sociaux n’ont pas toujours été accompagnés, de la part de ses utilisateurs, d’une réflexion aboutie sur les conséquences que cette pratique a entraîné dans leurs vies. Cependant, cette même pratique a du inévitablement mener à une certaine prise de conscience des méfaits insidieux qu’elle produit en terme de salubrité mentale, intellectuelle, morale et spirituelle, chez ses usagers, sans pour autant que cette prise de conscience ne mène à des changements. Les réseaux sociaux ont conduit à une certaine polymorphie de la dépossession de soi. Redoutable facteur de régression morale à travers la formulation d’avis et d’opinions lapidaires, instantanés, d’injures, de médisances, de calomnies, de critiques réductives ; théâtre permanent d’une mise en scène maladive et égocentrique de soi, expression inassouvie d’un narcissisme autodestructeur, qui a pris le pas sur la discussion, cette forme d’échange réciproque fondée sur l’écoute attentive d’une parole compréhensive, et sur le partage, le réseau social est devenu tout à la fois l’espace et l’emblème d’une époque qui a chuté et qui ne parviens plus, dans cette chute effrénée, à se maintenir droite, debout. Le téléphone, outil d’échange vocal et de discussion , est devenu le smartphone, support d’applications multiples qui a érigé la conversation humaine au rang de fossile anthropologique au profit d’échanges froids et impersonnels. Dépossession de soi, le réseau social est aussi une dépossession chronophage de son temps, et donc de sa vie, dilapidé dans les dédales irrémédiables de la vanité virtuelle. 
Une autre possibilité pourrait être d’envisager différemment notre rapport aux réseaux sociaux non plus en terme de compte personnel mais de compte lié à un projet (intellectuel, social, religieux, culturel,etc), rapport qui justifierait les échanges et encadrerait les débats dans un sens plus utile et profitable à soi-même comme aux autres
Construits sur la règle dévastatrice de l’addiction consumériste, les réseaux sociaux sont devenus des lieux de contamination psychologiques pour beaucoup d’internautes qui y voyaient au départ l’occasion fabuleuse d’exprimer des avis, de participer à des débats, de diffuser des information, voire de la connaissance, promesse de liberté dévoyée en projet d’aliénation industrielle des esprits, comme cela arrive fréquemment avec les utopies.
Réinventer les réseaux sociaux
Le diagnostic posé, quels remèdes proposer ? Il est difficile d’envisager des palliatifs et des méthodes de sevrage pour un phénomène aussi profondément accoutumant que le réseau social. La diminution du temps de connexion est une piètre alternative. L’astreinte à des règles communes comme la personnalisation des statuts (pour endiguer les fakes) et le recours plus important à des groupes privés définis autour de valeurs éthiques opérantes, fonctionnelles, est envisageable mais elle ne règle pas le problème de l’addiction et, potentiellement, du narcissisme de masse à travers la personnalisation. La désactivation de ses comptes semble être la meilleure solution mais elle apparaît, dès lors, comme une solution radicale précisément parce qu’elle règle le problème à sa racine.

Une autre possibilité pourrait être d’envisager différemment notre rapport aux réseaux sociaux non plus en terme de compte personnel mais de compte lié à un projet (intellectuel, social, religieux, culturel,etc), rapport qui justifierait les échanges et encadrerait les débats dans un sens plus utile et profitable à soi-même comme aux autres. Une manière de contribuer à une resocialisation des réseaux sociaux avec une charte éthique à ne plus seulement respecter mais à accomplir, avec en outre, et c’est sans doute le plus important, un réinvestissement du réel au moyen d’échanges personnels directs et de collaboration obtenus autour de la réalisation d’un projet social. Un moyen astucieux de contourner les effets délétères et vicieux du narcissisme qui ne reproduit jamais, auto-like suprême, que sa propre image et ne partage pas autre chose que soi.


mercredi 1 novembre 2017

A l'aube de notre vie


La vie a fait de moi un soldat. Au printemps de mon existence, porté par la pureté de mes sentiments, dans les doux nuages blanchâtres de l'innocence, j'étais l'homme qui prie. Mais de ses doigts de marbre le temps creusa, depuis, son sillon dans ma terre, et chaque cicatrice enfouie, témoignage délicat de toutes ces saisons passées, griffa dès lors, et secrètement, les lignes sauvages de ce pourpre récit. A l'automne de mon souffle me voici devenu autre chose, le messager méconnaissable d'un cri, son hypnotique, héraut fantastique, né d'une rencontre inaugurale entre la source liquide et la peau abondante, insolente, du monde. La vie, de moi, a fait un soldat. Fruit d'une vibration antique à l'origine perdu, j'ai sans cesse acquis la force de l'oubli, et dans ma chute enivrante, et dans le mouvement de la vie, j'ai rebondi. Mais à moi-même je ne pus jamais renoncer. Ma devise, la voici : combattre le jour pour que la Vie l'emporte et prier la Nuit pour que la Paix triomphe. Et chaque défaite cuisante me vît croître en savoir. Et chaque victoire cinglante me fit croître en pouvoir. Le combat a fait de moi un homme vivant. La paix qui me précède est un repos d'où je renais. De la lumière, je me repais comme d'un repas de noce. Et de la pâmoison ardente de la Terre avec les Cieux a surgi mon destin, et du baiser brûlant de la Vie avec la Mort, j'ai été engendré.