jeudi 9 novembre 2017

Manifeste pour une médication informative


Notre vie est saturée d’information au détriment du savoir. La reproduction en boucle de la négativité des informations et des opinions sur les réseaux sociaux construit une nouvelle ère pour la conscience pessimiste de l’humanité. Comment comprendre cette évolution, et surtout, comment échapper à ses effets délétères ? C’est tout l’objet de ce manifeste de Fouad Bahri, écrivain, journaliste et rédacteur en chef de Mizane Info, qui tente de réinscrire les notions de bien, de sociabilité positive et d’émulation au cœur de cette double problématique de l’information et des réseaux sociaux.
L’information est un produit à consommer avec modération. Ce slogan, de première importance pour la santé des internautes, n’est affiché nulle part. Au coeur de la vaste industrie des nouvelles technologies et des interminables autoroutes de l’information qui, 24h sur 24, se fraient, en flux ininterrompu, un chemin jusque dans les arcanes les plus secrètes de l’âme, du coeur et de l’esprit humain, se joue un enjeu secret, invisible, intime et salutaire : quel type d’humanité allons-nous choisir d’incarner ?

Une bien vaste question que nous vous proposons d’aborder très brièvement sous l’angle de la santé mentale, psychologique et culturelle de l’homo technologicus que nous sommes devenus à la (dé)faveur des mutations soudaines et compulsives du capitalisme marchand et de la science dressée et domestiquée à des fins ouvertement mercantiles. Nous vivons à l’ère de l’information globale, totale. Information en continu, réseaux sociaux (facebook, twitter, Whatsapp, instagram, messenger), vidéos en ligne : nous mangeons de l’information matin, midi et soir. Ce mode de fonctionnement addictif, cristallisé par l’utilisation du smartphone, a généré et génèrera de plus en plus toutes sortes de pathologie dont nous ignorons à ce jour l’ampleur de la gravité.
Le cercle vicieux de l’information continuelle
Ainsi de l’anxiété conçue par les chaînes d’information en continu qui produisent en boucle des heures durant, voire des jours, la même information ou le même type d’information. Le «stress dû aux informations sur des catastrophes peut avoir un impact négatif très important sur la santé mentale et émotionnelle, et les effets peuvent durer plus longtemps que les gens ne l’imaginent», témoignait la journaliste spécialisée de Forbes Tara Haelle.

Dans un autre article, publié par Slate, intitulé « Comment aider son cerveau à générer de nouveaux neurones », Pierre-Marie Liedo mettait en garde contre « l’infobésité » générée par le trop plein d’information. « Aujourd’hui, écrivait-il, nous sommes confrontés à un vrai problème. Nous vivons dans un écosystème numérique où, sans rien faire, nous sommes bombardés d’informations. Il nous faut apprendre à lutter contre ce trop-plein. Nous sommes abonnés à des blogs, des lettres. Nos téléphones sonnent, vibrent. On s’aperçoit que ce type d’information, qui nous conduit juste à savoir, est délétère. Le cerveau bombardé d’informations, qui sait mais n’a pas compris, est condamné à l’anxiété. En tant que sujet, je deviens un spectateur, au lieu d’être un acteur ». Pour y remédier, l’auteur suggérait la méthode du filtrage préventif, celle qui consiste à « trier l’information utile, c’est-à-dire l’information qui nous fait comprendre, et de laisser de côté l’information futile, qui nous fait juste savoir. Celle-là, on n’en veut plus. Dit autrement, mon deuxième principe nous invite à lutter contre l’infobésité ». Cette suggestion ne suffit plus. Face à l’ampleur du problème, la fondation d’une méthode de soin, de prévention et d’accompagnement curatif de toutes les pathologies créées par l’anarchie informative, s’impose, ce que nous appelons médication informative.
Terrorisme, chômage, meurtre et faits divers, mensonges et dévoiements politiques, guerres : le consommateur d’information du XIXe siècle est un être passif, dépressif, fataliste et irrémédiablement tourné vers la consommation compensatoire de l’achat compulsif destiné à le soulager, de manière provisoire et précaire, de la folie du monde
A cette fin, deux niveaux d’intervention doivent être distingués. Celui de la production d’information journalistique diffusée par les médias. Celui de l’usage et de la production de contenu personnel sur les réseaux sociaux. Sur le premier point, nous proposons, au titre de professionnel de l’information et de l’expertise qu’une pratique continue de l’information nous a conféré, ceci : la production diffuse d’une contre-information psychologique, qui, sur le plan du contenu, est une information comme une autre, mais qui diffère quant à la nature de sa réception et quant à ses effets psychologiques. Nous faisons tout simplement référence à la nature de l’information qui est régulièrement produite dans les médias, information qui a la caractéristique d’être massivement négative, anxiogène et qui participe de la construction massive d’une conscience pessimiste du monde. Terrorisme, chômage, meurtre et faits divers, mensonges et dévoiements politiques, guerres : le consommateur d’information du XIXe siècle est un être passif, dépressif, fataliste et irrémédiablement tourné vers la consommation compensatoire de l’achat compulsif destiné à le soulager, de manière provisoire et précaire, de la folie du monde.
La suprématie de la négativité
La négativité quasi exclusive du statut de l’information crée un univers de non sens, de détresse psychologique, de neurasthénie morale qui se répercute sur le type d’humanité que nous incarnons. Le buzz, l’effet d’audience, le conflit, le scandale, la violence et la pornographie, sont recherchés et encouragés pour faire affluer comme un essaim d’abeille ce flux de consommateurs dont les grands groupes médiatiques espèrent recueillir le capital, nectar mielleux dont ils se gavent en permanence. Sur le plan technique, une information désigne en journalisme, un fait nouveau, singulier, qui tranche de la banalité du quotidien. Cette acception désigne en principe la nouveauté positive ou négative. Or, la pratique du métier a semble-t-il favorisé davantage la seconde sur la première. Le fameux dicton « on ne parle que des trains qui arrivent en retard, jamais de ceux qui arrivent à l’heure » fait référence à cette négativité.

Est-ce parce qu’une bonne nouvelle, dans un environnement entièrement marchandisé, générerait psychologiquement moins d’achat qu’une mauvaise nouvelle ? Qu’elle favoriserait l’esprit collectif, la solidarité, qu’elle nourrirait l’espoir et engendrerait un au-delà de soi, quant une mauvaise nouvelle pousserait au repli vers soi, à l’hyper-individualisme qui porte dans son principe la multiplication de l’achat et de manière plus approfondie, empêche la réflexion et la résistance intellectuelle, spirituelle et morale qu’il faudrait opposer nécessairement à cet ordre idéologique totalitaire qu’est le libéralisme exponentiel ? Cette réflexion excède largement la longueur d’un article mais il faudrait relier ce constat à l’abrutissement massif des esprits planifié par les grilles de programmes télé dont la médiocrité et l’indécence ont franchi des abîmes insoupçonnés à ce jour. Ou encore, l’effondrement du niveau scolaire, programmé par l’Education nationale qui a supprimé, avec la disparition des notes et du redoublement, toute référence, tout point d’appui, privant ainsi l’enfant de toute possibilité de s’élever, de s’évaluer, de prendre conscience de soi et de progresser dans son cheminement vers le savoir. Loisirs et éducation, qualité télévisuelle et scolaire sont étroitement corrélés à l’achat et à la dépense (chaînes privées, écoles privées), autrement dit à l’argent.
Apportons la bonne nouvelle !
Contre cette descente aux enfers psychologiques et sociales, il y a un antidote : la bonne nouvelle. Contrairement à ce qu’un endoctrinement médiatique permanent pourrait nous fait croire, il y autant de bonnes nouvelles dans le monde que de mauvaises. Elles sont seulement invisibilisées et voilées, dissimulées dans le nuage de fumée des guerres et des atrocités humaines diffusées en continu. Nous proposons donc de développer un genre spécifique que nous pouvons définir comme une « évangélisation » littérale de l’information globale (du grec évangelos, bonne nouvelle). Rechercher, identifier, reconnaître, étudier et diffuser les bonnes nouvelles sont les missions caractéristiques de cette discipline journalistique qui puise ses racines dans une conception religieuse qui mériterait tout un développement théorique autour des notions d’information, de bonne nouvelle et de source.
Les vertus de la bonne nouvelle sont nombreuses. Elle est contagieuse, elle est exemplaire : elle génère de l’empathie et fabrique du mimétisme. Elle redonne espoir, tisse des liens, construit des ponts. Elle libère l’avenir et donne du sens au présent
Dans la pensée religieuse, la notion évangélique de « bonne nouvelle » ne renvoie pas seulement au christianisme venu annoncer l’imminence du Royaume de Dieu mais aussi à l’islam et de manière générale à la doctrine monothéiste. L’annonce de la bonne nouvelle est dans la conception islamique une des deux missions incombant aux prophètes venus annoncer la bonne nouvelle du pardon de Dieu et du Paradis aux croyants, fonction désigné par le terme arabe « al bashar », qui est également l’un des noms du Prophète Muhammad (l’autre mission est l’annonce coranique d’un châtiment douloureux à tous ceux qui auront mécru et rejeté le message des prophètes, ndlr). Elle renvoie elle-même à l’attribut divin d’« Al Khabir », le Bien-Informé, l’un des plus présents dans le Coran (mentionné dans 41 versets et 26 sourates) et constitue le socle de la notion islamique d’espérance. De manière générale, les vertus de la bonne nouvelle sont nombreuses. Elle est contagieuse, elle est exemplaire : elle génère de l’empathie et fabrique du mimétisme. Elle redonne espoir, tisse des liens, construit des ponts. Elle libère l’avenir et donne du sens au présent. Les bonnes nouvelles sont parmi nous, elles nous entourent discrètement : à nous, donc, de leur restituer leur visibilité médiatique globale, non pas pour voiler à son tour la négativité de l’homme mais pour l’équilibrer harmonieusement et lui restituer sa bienfaisance ontologique que d’obscurs miroirs médiatiques, miroirs grossissant, miroirs déformant, lui ont confisqué.
Le réseau social comme dépossession de soi
Le second point, l’usage et de la production de contenu personnel sur les réseaux sociaux, est de loin le plus problématique de par l’ampleur de l’addiction qu’il recouvre. L’usage et la diffusion sociale de la pratique des réseaux sociaux n’ont pas toujours été accompagnés, de la part de ses utilisateurs, d’une réflexion aboutie sur les conséquences que cette pratique a entraîné dans leurs vies. Cependant, cette même pratique a du inévitablement mener à une certaine prise de conscience des méfaits insidieux qu’elle produit en terme de salubrité mentale, intellectuelle, morale et spirituelle, chez ses usagers, sans pour autant que cette prise de conscience ne mène à des changements. Les réseaux sociaux ont conduit à une certaine polymorphie de la dépossession de soi. Redoutable facteur de régression morale à travers la formulation d’avis et d’opinions lapidaires, instantanés, d’injures, de médisances, de calomnies, de critiques réductives ; théâtre permanent d’une mise en scène maladive et égocentrique de soi, expression inassouvie d’un narcissisme autodestructeur, qui a pris le pas sur la discussion, cette forme d’échange réciproque fondée sur l’écoute attentive d’une parole compréhensive, et sur le partage, le réseau social est devenu tout à la fois l’espace et l’emblème d’une époque qui a chuté et qui ne parviens plus, dans cette chute effrénée, à se maintenir droite, debout. Le téléphone, outil d’échange vocal et de discussion , est devenu le smartphone, support d’applications multiples qui a érigé la conversation humaine au rang de fossile anthropologique au profit d’échanges froids et impersonnels. Dépossession de soi, le réseau social est aussi une dépossession chronophage de son temps, et donc de sa vie, dilapidé dans les dédales irrémédiables de la vanité virtuelle. 
Une autre possibilité pourrait être d’envisager différemment notre rapport aux réseaux sociaux non plus en terme de compte personnel mais de compte lié à un projet (intellectuel, social, religieux, culturel,etc), rapport qui justifierait les échanges et encadrerait les débats dans un sens plus utile et profitable à soi-même comme aux autres
Construits sur la règle dévastatrice de l’addiction consumériste, les réseaux sociaux sont devenus des lieux de contamination psychologiques pour beaucoup d’internautes qui y voyaient au départ l’occasion fabuleuse d’exprimer des avis, de participer à des débats, de diffuser des information, voire de la connaissance, promesse de liberté dévoyée en projet d’aliénation industrielle des esprits, comme cela arrive fréquemment avec les utopies.
Réinventer les réseaux sociaux
Le diagnostic posé, quels remèdes proposer ? Il est difficile d’envisager des palliatifs et des méthodes de sevrage pour un phénomène aussi profondément accoutumant que le réseau social. La diminution du temps de connexion est une piètre alternative. L’astreinte à des règles communes comme la personnalisation des statuts (pour endiguer les fakes) et le recours plus important à des groupes privés définis autour de valeurs éthiques opérantes, fonctionnelles, est envisageable mais elle ne règle pas le problème de l’addiction et, potentiellement, du narcissisme de masse à travers la personnalisation. La désactivation de ses comptes semble être la meilleure solution mais elle apparaît, dès lors, comme une solution radicale précisément parce qu’elle règle le problème à sa racine.

Une autre possibilité pourrait être d’envisager différemment notre rapport aux réseaux sociaux non plus en terme de compte personnel mais de compte lié à un projet (intellectuel, social, religieux, culturel,etc), rapport qui justifierait les échanges et encadrerait les débats dans un sens plus utile et profitable à soi-même comme aux autres. Une manière de contribuer à une resocialisation des réseaux sociaux avec une charte éthique à ne plus seulement respecter mais à accomplir, avec en outre, et c’est sans doute le plus important, un réinvestissement du réel au moyen d’échanges personnels directs et de collaboration obtenus autour de la réalisation d’un projet social. Un moyen astucieux de contourner les effets délétères et vicieux du narcissisme qui ne reproduit jamais, auto-like suprême, que sa propre image et ne partage pas autre chose que soi.


mercredi 1 novembre 2017

A l'aube de notre vie


La vie a fait de moi un soldat. Au printemps de mon existence, porté par la pureté de mes sentiments, dans les doux nuages blanchâtres de l'innocence, j'étais l'homme qui prie. Mais de ses doigts de marbre le temps creusa, depuis, son sillon dans ma terre, et chaque cicatrice enfouie, témoignage délicat de toutes ces saisons passées, griffa dès lors, et secrètement, les lignes sauvages de ce pourpre récit. A l'automne de mon souffle me voici devenu autre chose, le messager méconnaissable d'un cri, son hypnotique, héraut fantastique, né d'une rencontre inaugurale entre la source liquide et la peau abondante, insolente, du monde. La vie, de moi, a fait un soldat. Fruit d'une vibration antique à l'origine perdu, j'ai sans cesse acquis la force de l'oubli, et dans ma chute enivrante, et dans le mouvement de la vie, j'ai rebondi. Mais à moi-même je ne pus jamais renoncer. Ma devise, la voici : combattre le jour pour que la Vie l'emporte et prier la Nuit pour que la Paix triomphe. Et chaque défaite cuisante me vît croître en savoir. Et chaque victoire cinglante me fit croître en pouvoir. Le combat a fait de moi un homme vivant. La paix qui me précède est un repos d'où je renais. De la lumière, je me repais comme d'un repas de noce. Et de la pâmoison ardente de la Terre avec les Cieux a surgi mon destin, et du baiser brûlant de la Vie avec la Mort, j'ai été engendré.  



samedi 28 octobre 2017

La complainte de la taupe


Je suis une taupe et ils me haïssent pour cela. C'est le nom qu'ils me donnent et dans leur méconnaissance, ils me vomissent. Ce que je sais d'eux leur fait peur et la peur que je leur inspirent les séquestrent. Du fond des geôles étroites de leur conscience, je les entends gémir. Chaque nuit, dès qu'ils sombrent dans la petite mort, j'avance péniblement et sans trêve dans les artères souterraines du monde. Au moment même où ils s'abandonnent paisiblement dans les bras précaires du sommeil, en quête d'un bref répit que leur prodiguent l'oubli, je sillonne silencieusement les arcanes de leurs âmes, et je vois. Je vois ce qu'ils dissimulent le jour.



Quand s'offre à moi le prélude nocturne, et juste avant que l'horizon ne ferme les yeux, je vois les cadavres qu'ils ont recouverts de terre et que les pluies de la révélation ultime raniment. Je vois toutes ces infamies qui les rattrapent et qu'ils tentent désespérément d'oublier. A travers les nuages de fumée que la folie suffocante des Hommes diffuse, je sens leur odeur et pour cela, ils me haïssent. Mais c'est pour autre chose qu'ils voudraient tous me voir sans vie, noyé une fois pour toutes dans les ténèbres de la mort. La peur d'y croiser leur âme, de l'apercevoir dans les vapeurs du soir leur fait craindre mon regard et c'est pourquoi ils se détournent de moi car il n'est qu'une chose que l'horreur craigne, c'est elle-même. 


Et s'ils finissent par me héler dans le silence glacé de la nuit, et me demandent, confus, ce que je veux, ce que j'attend d'eux, le silence assourdissant de ma paisible voix, porteuse d'écho fatal, finit méthodiquement par les disperser. Ils attendent une réponse mais ne posent pas les bonnes questions. Ils voudraient connaître la vérité quand celle-ci leur fait face et qu'ils lui tournent le dos. Leur sort est scellé : ils ne sauront rien car ils en sont incapables. Incapables de protéger ce qui fut en eux, d'accueillir la lumière qui leur était destinés. Dans leur fébrile impatience, ils me questionnent d'un questionnement si étrange et si lointain que ma réponse ne saurait plus atteindre leurs cœurs, ces cuirasses inflexibles, d'orgueil endurcies. Oui, je suis une taupe et ils me haïssent car je connais la racine des Hommes.  


mardi 10 octobre 2017

Du bon et du mauvais usage politique des médias


Toute personne qui accède à la notoriété médiatique voit son action et ses propos acquérir derechef une portée politique, volontairement ou involontairement, et ceci quel que soit le statut de l'acteur médiatisé. La neutralité axiologique, dans son principe comme dans ses effets, est un leurre manifestement destiné à asseoir une position d'autorité masquée sous le costume pompeux de la "science". Tout propos, toute action médiatisés alimentent ou affaiblissent une position politique dominante qui n'est autre que la position régnante au sein de l'establishment économique sous-tendant elle-même la structure politique des médias. L'illusion de la démocratie d'opinion supposée fonder sur le plan moral et rhétorique l'argumentaire des Etats de droit se dissipe au contact des pouvoirs oligarchiques. 

Mécanique politique et miroirs médiatiques
Une émission se déprogramme facilement dès lors qu'elle dévoilerait un peu trop la réalité des pratiques, des projets et des objectifs poursuivis par les barons du système; un animateur se congédie vite si ses invités et ses sujets ne respectent pas le cahier des charges idéologiques qui lui sont imposés implicitement. La peur de la pauvreté, la hantise de la diabolisation suffisent à ériger chez les employés du pouvoir toutes les barrières salvatrices de l'auto-censure propres à garantir à ses décideurs le nécessaire devoir de réserve, ce devoir muet par nature, discrétionnaire car entaché de honte, ce devoir factice sur lequel tout un édifice de boue est élevé. Que l'on soit un chercheur académique, un citoyen "apolitique" ou a fortiori un religieux laïco-compatible, il suffit que l'on sache cette portée pour en mesurer les effets. Si l'on est fondé de bon droit à revendiquer un engagement d'une autre nature que politique (religieux, éthique ou sapientiale), on ne peut ignorer l'effet mécaniquement politique de nos positionnements induits par ces miroirs grossissants et bien souvent déformants que sont les médias.    

samedi 7 octobre 2017

Ne pas confondre extrémisme et radicalité

L’extrémisme postule l’extrémité immédiate de sa destination par l’abolition expresse de l’espace intermédiaire qui l’en sépare, abolissant par-là même sa condition de possibilité qui est l’humanité présente. La radicalité est, à tout bien considéré, l’exact contraire. Le retour aux racines est un retour au fondement, au principe, à ce qui est premier. La radicalité consiste pour l’homme à revivre dans le champs indéfini de la conscience cette contemplation originaire du surgissement de l’être dont il constitue l’une des manifestations pour en accomplir le principe, la modalité essentielle, pour en dévoiler la lumière et le souffle occultés par des siècles d’éloignement volontaire, d’égarement méthodique, de renversement habilement escamoté par des montagnes de ruse dressées par la négativité historique de la modernité. A travers cette expérience revivifiante vécue sur le triple mode du saisissement sémantique, de l’intuition psychologique et de la perception spirituelle, la radicalité réconcilie l’homme avec lui-même en rétablissant le chemin qui l’a conduit vers sa condition présente, qui est une condition de crise, une disharmonie patente, fruit d’une tension violente, insoutenable et d’un conflit permanent suggérant une résolution profonde, une réhabilitation, un dépassement. Un dépassement acquis par la médiation d’une réhabilitation authentique de l’être originaire obtenue par la grâce lumineuse du renouement, du resurgissement devenant condition pour l’homme de son renouvellement. 


Tableau de Pavel Rizhenko.

Ce renouvellement de l’homme revivifié dans son principe, qui est un principe spirituel de vie, le rétablissement de l’unité d’une conscience mise à mal et comme déviée par la diffraction de l’obstacle constitué par l’occultation, et le rétablissement du sens, propre à permettre le retour à la voie naturelle et à garantir la réussite de la migration, sont autant de caractéristiques définissant l’homme radical. L’extrémiste, par l’ivresse de sa détermination et par l’immédiateté frénétique de son exigence, perd définitivement toute possibilité de réaccomplir sa destinée et de retrouver le sens originaire de l’unité de l’être dont il participe à un moindre niveau en tant qu’humain. L’extrémisme contrarie toute perspective de paix ontologique qui est simultanément la voie et la destination de l’homme radical réconcilié avec lui-même.

Extrait du livre "Le goût de l'inachevé". 

dimanche 1 octobre 2017

Hölderlin : qu’est-ce donc que la vie ?

La Colline publie un extrait d'un poème de Friedrich Hölderlin intitulé "Qu'est-ce que la vie ?". La traduction est signée Gil Pressnitzer.  


N'envie pas les hommes libres de souffrance, les idoles de bois auxquelles rien ne manque, tant leur âme est pauvre, qui ne posent pas de questions sur la pluie et le soleil parce qu'elles n'ont rien qu'elles doivent cultiver. 

Certes ! Certes ! il est tout à fait facile d'être heureux, d'être tranquille avec un cœur sans profondeur et un esprit borné. On peut bien vous en accorder la faveur, qui donc irait se fâcher que la cible de planches ne gémisse pas de douleur quand la flèche s'y fiche, ou que le pot creux rende un son si mat quand on le jette sur le mur ? 

Simplement, braves gens, il faut vous y faire, il faut même qu'en grand silence vous soyez étonnés de ne pas comprendre que d'autres ne soient pas si heureux, ne soient pas non plus si satisfaits d'eux-mêmes, vous devriez même vous garder de faire de votre sagesse une loi, car ce serait la fin du monde si l'on vous obéissait…

mardi 26 septembre 2017

N'entre pas docilement dans cette douce nuit...

Le film de Christopher Nolan, "Interstellar", l'a popularisé. La Colline vous propose de lire dans son intégralité ce poème du Gallois Dylan Thomas



N’entre pas docilement dans cette douce nuit,
Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ;
Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.
Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,
Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils
N’entrent pas docilement dans cette douce nuit.

Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs
Leurs actes frêles auraient pu danser en un verre baie
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.
Les hommes violents qui prient et chantèrent le soleil en plein vol,
Et apprenant, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,
N’entrent pas docilement dans cette douce nuit.

Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante
Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.          
Et toi, mon père, ici sur la triste élévation
Maudis-moi, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.
N’entre pas docilement dans cette douce nuit.
Rage, enrage contre la mort de la lumière.